Le temps dure longtemps

Une semaine après le retour des vacances, j’en ai déjà marre de mon boulot dans une tour du centre-ville avec ces cow-boys d’opérette qui semblent prêts à se tirer dessus pour une fenêtre avec une meilleure vue. Ce que je vois de ma fenêtre – oh, j’ai un aperçu imprenable du Vieux-Montréal, du fleuve qui coule au loin, et je n’ai gagné aucune bataille pour que l’on m’offre cette vue, juste tenu le coup d’hivers en printemps en étés en automnes depuis si longtemps, un million d’années – ce que je vois de ma fenêtre est que les jours raccourcissent, déjà. Il fait encore doux en après-midi, les feuilles ont commencé à sécher sur les branches mais n’ont pas encore changé de couleurs, toujours aussi vertes qu’au début de leur vie. Signe qui ne ment pas : les oies et les bernaches sont de passage, je les ai aperçues picorant dans l’herbe près du canal et dans la vase au bord du lac.

C’est le temps de l’année qui me donne envie de partir, depuis toujours. Certains, la Rousse entre autres, diraient que c’est pour fuir – je dirais que c’est plutôt pour demeurer dans le même état en se déplaçant. On en causait hier soir sur la terrasse, il faisait chaud, on se rendait bien compte que c’était une des dernières soirées de la saison où on pouvait prendre un apéro tout en lenteur, pieds nus et légèrement vêtus, les enfants jouant avec le chien du voisin et pas le moindre plan ou idée pour le repas à préparer ensuite, on avait le temps pour nous. La Rousse me dit : « Tu crois que ça nous manquerait?

-Quoi?

-Le changement des saisons, le rythme que notre climat nous impose.

-Nah, je crois plutôt que ça nous souligne trop évidemment les années qui passent. D’une fin d’été à la suivante, on ne peut que constater qu’une autre année est passée. C’est plus angoissant qu’autre chose. Dans le sud, c’est toujours en été. Le temps dure longtemps.

-On dirait une chanson. C’est le cas?

-Ben oui, tu la connais mais tu l’oublies. Très belle mais ça finit mal. »

*****

17h00 environ sous un soleil radieux de la fin août sur une plage du lac Champlain au Vermont, Barry tentait de démarrer le moteur de sa chaloupe. Je descendais une bière froide pendant que les garçons continuaient la construction de leurs châteaux. Il devait faire encore tout près de 30 degrés, j’allais les emmener jouer dans l’eau encore avant de remonter commencer à préparer le barbecue du soir. La Rousse dormait dans le hamac accroché plus haut, entre l’escalier de la terrasse et les arbres qui séparent les terrains.

Il avait vieilli, Barry. Son corps s’était épaissi et ramolli. Il n’était plus l’homme mûr mais alerte, le jeune retraité, qui nous avait loué son chalet il y a cinq ans déjà, il était devenu un vieillard. Je me suis approché, j’étais en maillot de bain, pieds nus sur les galets arrondis par les vagues et le temps. « Besoin d’aide? »

Après avoir protesté doucement, il m’a laissé tenter de démarrer le moteur. Rien à faire, il était noyé, ça empestait l’essence. Je me suis présenté, je lui ai dit qu’on avait passé une semaine chez lui, quand l’actif venait de naître. Il s’est dit embarrassé de ne pas me reconnaître. Je lui ai dit de ne pas s’en faire, que j’avais changé. C’était un peu vrai, j’avais maintenant les cheveux plus gris que bruns, la barbe longue, plus blanche, et peut-être quelques kilos en moins sur le corps.

Je l’ai aidé à remonter sa barque sur la plage, près du mur. Il a pris sa canne et sa boîte à appâts, l’air dépité. « C’est Dinny qui va être contente, elle trouve que je me fais vieux maintenant pour aller seul sur le lac. On va plutôt s’asseoir ensemble et regarder l’horizon. »

Dinny nous regardait du haut du petit escalier de bois qui menait à leur chalet. Elle m’a souri alors que Barry remontait lentement en faisant bien attention en posant les pieds, une marche à la fois. Elle tenait un petit objet dans sa main, blanc et métal. La bougie d’allumage.

J’ai dit à Barry que s’il le voulait, j’irais avec lui le lendemain, on arriverait sûrement à faire démarrer ce moteur. « On pourrait prendre les garçons avec nous, ils adoreraient apprendre à pêcher. » Il a hoché de la tête sans se retourner et m’a souhaité une bonne soirée. Je suis retourné vers notre chalet. La Rousse dormait toujours dans le hamac, le Zèbre et l’Actif m’attendaient. Il y avait le soleil qui commençait à descendre derrière les montagnes, on avait encore le temps d’aller se baigner avant de rentrer. Ça pourrait durer longtemps, toujours en été.

 

 

 

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