Pas plus peur qu’avant

every flag together is the peaceful warrior : rainbow country, san francisco (2014)

L’objectif du terrorisme, c’est de créer la peur. Non? Je veux dire, tu décides pas de prendre une kalachnikov du jour au lendemain dans le but que le matin suivant, tout le monde s’en foute. Non, tu désires perturber le quotidien. Les tueurs chez Charlie Hebdo voulaient que les caricaturistes — et humoristes — y pensent à deux fois avant de rire de la religion. Le fou furieux qui a commis une tuerie dans une clinique d’avortement américaine voulait laisser ce message : « Tu tues des bébés? Tu vas peut-être en mourir, mon gars. » Et ce même si les « bébés » en question sont, généralement, des regroupements de cellules gros comme le bout de mon doigt. En passant, aux militants pro-vie qui disent que toute vie humaine est précieuse, j’aimerais bien que vous m’expliquiez alors comment autant d’entre vous peuvent être pour la peine de mort. Assez paradoxal comme point de vue. Les attentats de Paris voulaient enlever le goût aux Européens d’effectuer l’acte décadent d’aller voir des spectacles et d’aller en terrasse… J’imagine qu’il y en a qui ont la barre de la décadence vraiment basse pour décréter que des actions qui se font partout dans le monde sont punissables de la peine capitale. Et bon, l’individu qui a attaqué dans la nuit de samedi à dimanche en Floride voulait clairement que les gais, lesbiennes, bisexuels et transgenres paniquent. Sachent qu’ils sont désormais des cibles pour tous les fêlés qui possèderaient un moyen de tuer et seraient pris d’une envie folle d’abattre des « aberrations ».

Le problème est que je ne suis pas plus angoissé qu’avant. Certes, l’acte m’a profondément attristé. Et choqué. Et fatigué en repensant que même 49 morts et 53 blessés ne modifieront pas d’un iota les règles sur les armes à feu aux États-Unis. Après tout, si la tuerie d’enfants à Sandy Hook n’a rien changé, je ne vois pas le meurtre de masse d’homosexuels comme une ouverture aux consciences américaines qui ont surinterprété le deuxième amendement de la Constitution. Parce que quand les pères fondateurs parlaient du droit de s’armer, ils pensaient surtout à la possibilité de former des milices pour se défendre contre une potentielle Angleterre qui aurait pu vouloir revenir prendre ses anciennes terres. Je ne crois pas qu’ils songeaient au droit de posséder des armes qui peuvent déchiqueter en steak haché des dizaines de personnes en moins de 15 minutes, contrairement à ce que promeut la NRA. Autre organisation paradoxale qui dit que les armes à feu doivent défendre les bons citoyens, mais qui en même temps refuse de bannir ne serait-ce que des potentiels terroristes (comme l’était notre fou furieux) à l’accès à des armes. Parce que quand on est un lobby qui cherche à ce que se vendent encore plus de fusils, on se fout de qui achète. Même des personnes qui discutent à bâtons rompus avec d’autres qui s’affichent du groupe armé État islamique…

Toute cette digression pour revenir à mon point. Je n’ai pas plus peur qu’avant. Parce qu’avant Orlando, la situation n’était pas nécessairement plus rose pour les LGBT. Certes, les sociétés occidentales ont fait beaucoup de progrès et l’homophobie n’est plus aussi présente qu’il y a 15, 20 ou 30 ans. Néanmoins, ce serait se voiler la face de croire qu’il n’y a pas une masse de gens qui se réjouissent que ce soit des homos qui soient morts cette fois-ci. Et pas juste du côté des islamistes. Comme je le disais, il y a toute une section des États-Unis qui ont le sourire fendu jusqu’aux oreilles de voir des « pervers » crever sous les balles. Tous ces pasteurs qui vont se réjouir dans leurs émissions de télé et de radio. Tous ces animateurs d’extrême droite qui, tout en crachant leur venir sur tous les musulmans, vont quand même dire qu’il n’y a pas de quoi verser une larme sur la pire tuerie commise aux États-Unis. Et ce type de commentaire ne sera pas uniquement fait chez nos voisins du Sud. Les ultraconservatrices qui dénonçaient le gouvernement Trudeau qui a hissé le drapeau arc-en-ciel ne risquent pas d’être bien tristes des événements. Je parie même qu’il y aura potentiellement ne serait-ce qu’un animateur de radio-poubelle qui osera peut-être expliquer le geste en affirmant : « Tsé, voir deux gars se frencher en public, ça peut en rendre violent certain. Ils comprennent pas ça les gais là, mais crisse watchez-vous! Embrassez-vous chez vous pour éviter le trouble! »

Caricatural comme point de vue? Pourtant, je l’ai entendu un nombre incroyable de fois. Y compris quand deux jeunes hommes à Montréal se sont fait battre par des homophobes. Parce que les homosexuels, on les aime bien comme une théorie qui ferait de nous des gens ouverts d’esprit. Mais on ne veut pas la voir leur « gaitude ». Et là, encore, j’exagère. Les mœurs évoluent aussi, mais reste que le connard de tireur n’a rien changé à nos vies. Même inconsciemment, il y a toujours une part de nous qui reste à l’affût quand on marche main dans la main avec son amoureux, qu’on l’enlace ou on l’embrasse hors de la sphère publique. Parce que les regards pleins de jugement en coin, on s’y habitue. Les commentaires subtils ou insultes criées peuvent être ignorés. Mais on ne sait jamais, en marchant dans les rues de la ville, s’il n’y a pas un tata ou plus souvent des tatas qui ne vont pas décider que les deux « tapettes » qui se promènent méritent d’être roués de coups ou tués parce qu’ils sont, à leurs yeux, dégueulasses. Ah! On ne vit pas dans la paranoïa non plus. On ne vivrait plus. Il n’en reste pas moins que cela demeure dans le fond de l’esprit à chaque moment où un couple gai se trouve en public.

Et avec la montée du fanatisme (de tout genre, même si celui qui est islamique est le plus proéminent dans les dernières années), d’une extrême-droite totalement décomplexée et très très près du pouvoir (allô Donald, allô Marine, allô l’Autriche) et d’un retour en force du religieux pour essayer de compenser une montée d’une laïcisation qui aurait « tué les valeurs de nos sociétés » (sic), cela fait plus d’une décennie que les LGBT ont peur. Parce que les mentalités évoluent, mais lentement. Je vous rappelle que le Parti conservateur a décidé d’accepter le mariage gai… en mai 2016. Soit 12 ans après sa légalisation.

Alors, mon connard, je ne te nommerai pas. Je trouve tellement stupide qu’on donne le nom et montre la photo des tueurs de masses après qu’ils soient morts. Cela encourage tous les autres fêlés à faire de même. Le jour où les médias vont arrêter de glorifier les assassins, peut-être qu’il y aura une diminution de ces actes comme dans le cas des suicides.

En tout cas, si tu croyais que ton massacre ferait plus peur à la communauté LGBT, c’est raté. Elle avait déjà bien assez de craintes avant que tu ne les canardes.

Image: torbakhopper via Remodel Blog / CC BY-ND

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Une réflexion sur “Pas plus peur qu’avant

  1. Excellent billet, même si je ne partage pas complètement le sentiment qu’on n’a pas plus peur qu’avant. C’est triste, mais il aura des jeunes qui retarderont sans doute leur coming out à cause de ces événements. J’ai le coeur brisé de toute cette haine.

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